Dans le monde actuel où s'épanouissent de nombreuses branches du
bouddhisme et où fleurit une abondante littérature à ce sujet, l'accès
aux récits canoniques considérés comme les plus anciens est intéressant
à plus d'un titre. Ces soutta
montrent dans quelle société, dans
quelle atmosphère évoluait Gotama le Bouddha, ils posent le
cadre et donnent de nombreux détails sur la communauté (sangha)
monastique et laïque des origines. On y voit aussi comment le Seigneur
agissait et parlait, ce qui le fait paraître à la fois plus humain et
beaucoup plus exceptionnel.
L'une des difficultés de
ces récits
oraux mis ensuite par écrit réside dans les nombreuses répétitions
qui en facilitaient l'apprentissage par cœur et en
faisaient pénétrer profondément
le sens dans l'esprit des
récitants comme de leurs auditeurs, mais qui sont terriblement lourdes
à
la lecture. Les traductions présentées ici évitent cet écueil autant
que possible.
Autre obstacle : les
nombreuses
instructions de pratique que l'on trouve résumées ici et là ne sont
compréhensibles qu'éclairées par des commentaires, elles ont trop
souvent été prises pour des exposés théoriques alors que chacun de
leurs éléments demande à être identifié au cours d'une contemplation
adéquate et que chacune des phrases doit être pénétrée, une par une,
par expérience directe. Cela n'est possible qu'avec l'aide d'une
intense
concentration, et la concentration ne peut s'intensifier qu'en
s'appuyant sur une stricte discipline extérieure et intérieure.
La langue d'origine est très éloignée de la nôtre et il est souvent
impossible d'en rendre toutes les nuances. Les traductions
existant en français ont généralement été réalisées à partir de
l'anglais, avec
l'inconvénient d'une double déformation. Sur ce site, une page de
vocabulaire donne l'explication ancienne de mots importants, et souvent
difficiles, qui n'ont pas d'équivalents satisfaisants en français.
Sur les 152 souttas qui
composent le
Majjhima Nikâya, un gros tiers est traduit ici (dont les plus
significatifs), les autres n'étant que résumés. L'ensemble permet de se
faire une bonne idée de la teneur de ce recueil.
Le plus ancien canon bouddhique qui nous soit parvenu se compose de
trois "corbeilles", pitaka,
entre lesquelles ont été répartis tous les textes
qui s'étaient au préalable transmis par voie orale :
- la
corbeille du Vinaya
- la corbeille des souttas (ou Dhamma)
- la corbeille de l'Abhidhamma
La corbeille des souttas comporte
cinq recueils (nikâya) :
- le recueil
long, Dîgha Nikâya
- le recueil
moyen, Majjhima
Nikâya
- le recueil
par thèmes, Samyutta Nikâya
- le recueil
en nombres croissants, Anguttara Nikâya
- le recueil
mineur, Khuddaka
Nikâya
ORIGINE
: LE PREMIER CONCILE
Une fois achevée la crémation de Gotama
le Bouddha et distribuées ses reliques, la
question de la pérennisation de la méthode et de
l'éducation, dhamma-vinaya,
enseignées par le défunt Maître se posa d'autant
plus fortement qu'un moine du nom de Subhadda avait déjà
remarqué avec satisfaction qu'il ne risquerait plus d'être
rappelé à l'ordre après la mort du Maître et
qu'il pourrait agir comme bon lui semblerait. Le danger
d'une rapide dégénérescence de l'héritage
spirituel était bien réel. Comme les deux principaux
disciples du Bouddha, Sâriputta et Mahâmoggallâna,
étaient morts peu de temps auparavant, ce fut au
vénérable Mahâkassapa, le troisième dans
l'ordre de préséance, que revint la tâche de
régler cette question. Il proposa de réunir un concile
pour fixer le canon et reçut l'accord de la communauté.
Il désigna un grand groupe de moines confirmés pour
accomplir cette tâche et la communauté entérina ses
choix.
Ces moines se rendirent à
Râjagaha, la
capitale du Mâgadha. Pendant un mois ils édifièrent des huttes puis ils
mirent sept mois à
établir le canon. Ceci eut lieu à la grotte de Sattapanni
sur le mont Vebhâra. Le vénérable Upali
récita le Vinaya, et le vénérable Ânanda le Dhamma (il n'était pas
encore question d'une troisième
corbeille).
Upâli était certainement un
moine
éminent pour qu'on lui eut confié la récitation du
Vinaya. Pourtant, nous ne savons quasiment rien de lui, ce qui montre
à quel point notre connaissance des premiers temps du bouddhisme
reste fragmentaire. Quand au vénérable Ânanda, il
était réputé pour son excellente mémoire et
pour les nombreuses années qu'il avait passées
auprès du Maître en tant qu'assistant. Il avait donc
été constamment présent auprès du Bouddha
et témoin de ses actes et de ses conversations. Les moines
présents lors de la psalmodie purent apporter des
précisions et soulever des contestations. Quand toute
l'assemblée était d'accord, le récit prenait place
dans le canon qui, rappelons-le, était encore purement oral.
Peu après la fin de la
recension, un
moine du
nom de Purâna vint mendier à Râjagaha avec ses
élèves. Interrogé sur les récits
fraîchement fixés, il ne les contesta pas mais
déclara préférer se souvenir de ce qu'il avait
lui-même entendu du Maître.
A la suite du premier
concile, des
moines
récitants furent chargés de mémoriser et de
réciter le canon. Chaque génération le transmit
à la suivante, assurant ainsi sa pérénité.
LES
DEUXIEME ET TROISIEME CONCILES
Cent ans plus tard, des innovations
concernant la discipline monastique
suscitèrent des débats, au point qu'un deuxième
concile dut être convoqué à Vesâli afin de
réciter à nouveau le canon et de régler ainsi les
différends. Mais un schisme se produisit, ceux qui
restèrent fidèles à l'ancienne tradition furent
appelés theravâdins alors que ceux, probablement
majoritaires, qui optèrent pour les innovations prirent le nom
de mahâsanghikas. Par la suite, de nouvelles scissions eurent
lieu chez les uns et chez les autres, donnant naissance à de
nombreuses écoles, dix-huit selon les chroniques.
Plus tard, au troisième
siècle avant
notre ère,
sous le règne de l'empereur Asoka, de nombreux gourous
prétendaient abusivement que leur enseignement personnel
n'était autre que celui du Bouddha, et ces déclarations
jetaient le trouble dans les esprits. Il devint nécessaire de
réunir un nouveau concile, le troisième, qui se tint
à Pâtaliputta, dans le parc d'Asoka, vraisemblablement en
253 avant notre ère. Cette grande récitation fut
organisée selon la structure des trois "corbeilles" que nous
connaissons aujourd'hui. A la suite de quoi, des missions furent
envoyées dans neuf pays, dont le Sri Lanka.
LA
TRANSMISSION AU SRI LANKA
Ce pays avait été colonisé au
siècle précédent par un certain Vijaya qui venait
du nord de l'Inde. La langue et les coutumes de l'île
ressemblaient fort à celles en vigueur dans la plaine du Gange.
Devanampiyatissa, roi au Sri Lanka de 307 à 267, entretenait
d'amicales relations avec l'empereur Asoka. Lors d'une partie de chasse
à Mihintale, le roi rencontra Mahinda, le moine qui apportait
l'enseignement bouddhique sur l'île. Ce moine était en
outre un fils de l'empereur. Le roi ne tarda pas à se
déclarer favorable au bouddhisme et fit construire pour Mahinda
le Grand Monastère, avec ses neuf étages, à
côté de sa capitale, Anurâdhapura. On peut visiter
encore aujourd'hui les vestiges de la ville et du monastère. Le
roi reçut de l'empereur le bol à aumônes du
Bouddha, des reliques ainsi qu'un rejet de l'arbre bodhi sous lequel
le Maître avait atteint la Réalisation. Cet arbre est toujours un but
de pèlerinage.
Les commentaires du canon
furent mis par
écrit en langue cinghalaise pendant le règne de ce roi.
Au premier siècle avant notre ère,
sous le règne
du roi Vattagâmani (104 - 88), des troubles politiques firent
craindre que les lignées de transmission ne
s'interrompissent. Les dirigeants du Grand Monastère
décidèrent de mettre par écrit les récits
canoniques et firent réaliser ce travail loin de la capitale, au
monastère Aluvihare, qui se visite encore aujourd'hui
près de Matale, au nord de Kandy. On peut y voir comment les
lettres étaient gravées au stylet sur des feuilles de talipot
bien polies, comment les feuilles étaient encrées puis
essuyées pour ne laisser l'encre que dans les lignes
creusées par le stylet.
Sous le règne du roi
Kutakannatissa (42
-
20), les chefs du Grand Monastère décidèrent,
compte tenu de circonstances que nous ne connaissons pas, que
l'entretien des textes et les prêches devraient désormais
prendre le pas sur la mise en pratique des instructions.
Dans les années 430 de
notre ère, le
vénérable Buddhaghosa traduisit les commentaires
cinghalais dans la langue d'origine, langue que la tradition nomme
magadhien, du nom du royaume du Mâgadha qui existait du temps du
Bouddha avec Râjagaha pour capitale, et où se trouva plus
tard Pataliputta, la
capitale de l'empereur Asoka. On parle aujourd'hui
généralement de pâli bien que pour la tradition, ce
mot signifie texte canonique par opposition aux commentaires, atthakathâ.
Buddhaghosa traduisit en particulier le commentaire du Majjhima Nikâya,
connu sous le
nom de Papañcasûdanî,
mais il avait auparavant composé le Visuddhimagga
qui était une synthèse de tous les commentaires des
textes canoniques. Il prit scrupuleusement soin de rapporter l'ancienne
tradition qui s'était formée, rappelons-le, du vivant
même de Siddhattha Gotama le Bouddha – mais qui avait pu se
modifier jusqu'au troisième siècle avant notre
ère. Buddhaghosa donne rarement son opinion propre, et quand il
le fait, il n'omet jamais de le mentionner.
Traduction et traducteur
Les choix de traduction retenus ici visent à rendre les textes clairs
et compréhensibles à des personnes comprenant le français courant, et
ils évitent autant que possible les termes compliqués, littéraires,
rares, philosophiques ou issus de jargons divers.
Les notes et les phrases entre parenthèses sont généralement tirées des commentaires ou du Visuddhimagga.
La langue pâlie comporte plus de lettres que le
français. Le système de transcription habituel au moyen de signes
diacritiques pose souvent des problèmes sur Internet. Pour les éviter
on a choisi les conventions suivantes :
- le surlignage des voyelles longues est remplacé par des accents circonflexes
- les consonnes qui devraient être sous-pointées sont soulignées
- le m sous- ou sur-ligné est remplacé par °
- le n surpointé ne l'est plus, il faut rétablir systématiquement le point devant les lettres G et K.
Le traducteur qui a mis ces
pages en forme, Christian Maës, a été
tour à tour ingénieur, routard en Amérique latine et en Asie (premier
contact avec le bouddhisme en 1974 à Dodanduwa Hermitage, Sri Lanka),
humanitaire en Afrique, traducteur, résident dans un centre
tibétain, ermite solitaire, pratiquant du zen, pratiquant
d'ânâpânasati, etc. Il a
traduit en
particulier
le Visuddhimagga publié par les éditions Fayard en 2002 grâce aux
stimulations du vénérable Dhammaratana et aux directives de Patrick
Carré, ainsi que "Les
empreintes d'éléphant" édité par l'association Gavesi en 1993 à la
suite des incitations de Jacques Brosse (décédé en 2008). Il cherche
depuis longtemps à observer les mécanismes de la vie, en particulier
ceux qui régissent l'être humain, afin de trouver comment
mettre fin à la succession ininterrompue des instants de conscience.
Enfin une mention spéciale pour les précieux
encouragements du vénérable Pawo Rimpoche (décédé en 1991).