L'ANCIENNE MÉTHODE EN SEPT ÉTAPES
AVANT-PROPOS
Les récits du Majjhima Nikâya mettent en scène un maître indien des
sixième-cinquième siècles avant notre ère, Gotama le Bouddha, et sa
communauté
de moines qui s'appliquaient à suivre une méthode que Gotama exposait
de multiples façons, insistant tantôt sur tel aspect, tantôt sur tel
autre, en fonction de ses interlocuteurs. Nous suivrons ici la
présentation en sept étapes telle qu'elle est énoncée dans le Récit du
relais de chars, et reprise dans le Visuddhimagga dont elle forme la
structure.
Certaines idées répandues en cette lointaine époque peuvent déconcerter
le lecteur d'aujourd'hui.
Par exemple, la pensée a une place fondamentale dans l'idée que nous
nous faisons de nous-mêmes, nous croyons que nous existons en tant
qu'êtres humains dans la mesure où nous réfléchissons, nous donnons
plus de poids aux pensées et aux raisonnements qu'à l'expérience
directe, concrète. Et pourtant, dès que l'on pense, on s'écarte de la
réalité perceptible, immédiate, on crée un écran mental qui voile plus
ou moins le réel. Pour accéder à la réalité profonde, il faut arrêter
les pensées conceptuelles, et c'est alors que l'on peut voir toutes
choses clairement, lucidement.
On peut ainsi aborder la vie de façon élémentaire en la considérant
comme une succession d'instants, tantôt agréables, tantôt désagréables,
tantôt neutres. Chaque instant recèle des éléments divers, certains
physiques, d'autres non physiques. On peut observer la rencontre entre
les cinq sens physiques et leurs objets, entre la faculté de connaître
et les choses connaissables, et aussi connaître la connaissance
elle-même. Tout demande à être scruté directement, dans l'instant, pas
seulement imaginé intellectuellement.
Par ailleurs, nous accordons aujourd'hui beaucoup d'importance à
l'individu ; la personne constitue une valeur essentielle pour nous. Il
peut être déconcertant de lire dans les anciens textes que tous les
éléments de l'expérience vécue sont impersonnels, mais rappelons-nous
qu'il s'agit là de la perception d'un contemplatif qui a déjà pénétré
au cœur de l'instant présent au prix d'efforts soutenus et répétés. Il
n'est pas surprenant que sa vision diffère autant de la nôtre.
Autre point surprenant : ce même contemplatif voit, entend, sent, goûte
et touche, tout comme nous, mais n'imagine pas forcément des objets
matériels vus, touchés, etc. Il les appréhende en revanche d'après
leurs qualités, dureté-solidité, fluidité, chaleur et mouvements, qu'il
dénomme terre, eau, feu et vent d'après les éléments qui les
représentent le mieux.
En résumé, l'ancienne méthode en sept étapes permet de pénétrer par
l'expérience ce que sont réellement la vie et l'être humain, puis de
tirer les conclusions qui découlent de cette découverte.
PREMIÈRE ÉTAPE
UN COMPORTEMENT IRRÉPROCHABLE
Il s'agit du comportement extérieur (les paroles et les actes),
intérieur (les pensées) et de la vigilance dans chaque instant de la
vie quotidienne.
Pensées, paroles et actes doivent être cohérents, il faut éviter de
penser une chose et de dire ou de faire le contraire, ou de parler dans
un sens pour agir dans un autre, il est même souhaitable d'en arriver à
ce que les pensées conscientes et les inconscientes ne se contredisent
plus. Honnêteté et sincérité sont toujours indispensables.
Une telle cohérence dans tous les instants de la vie est nécessaire si
l'on veut parcourir avec succès les autres étapes de la méthode, elle
en est une base indispensable.
Ce comportement discipliné a aussi pour effet de ne nuire à personne :
ni aux autres ni à soi-même. Il évite en particulier de faire du mal
aux animaux, aux plantes et à la nature en général.
Cette discipline est décrite en plusieurs niveaux. En premier lieu, les
moines et les nonnes ont pour devoir de respecter de nombreuses règles
que nous ne détaillerons pas ici.
Pour les autres, l'éthique minimale se résume à 5 abstentions : ne pas
tuer, ne pas voler, ne pas avoir de relations sexuelles illégitimes, ne
pas mentir, ne pas consommer d'alcool ou de drogues.
On trouve aussi une perspective plus large exposée en 10 points :
- ne pas “détruire le souffle vital”, autrement dit ne pas tuer. Et de
plus déposer les armes, contenir ses pulsions violentes, être
compatissant et respectueux du bien-être de tout ce qui existe et
respire.
- rejeter le vol, ne pas prendre ce qui n'est pas
donné.
- s'abstenir de conduites sexuelles illégitimes.
- ne pas mentir ni tromper autrui. Par exemple, quand on est appelé à
témoigner, on doit dire la vérité : ce qu'on sait si on sait, mais
qu'on ne
sait pas si on ne sait pas. Ne mentir ou tricher sous aucun prétexte.
- ne pas parler “comme les démons”, autrement dit ne
pas dresser les gens les uns contre les autres. Au contraire, il faut
réconcilier ceux qui sont brouillés, aimer la concorde, se réjouir de
la concorde et dire ce qu'il faut pour faire naître l'harmonie entre
les gens.
- éviter les paroles blessantes ou grossières, dire
des paroles douces, agréables à l'oreille, aimables, allant droit au
cœur, courtoises.
- éviter les paroles vaines et s'abstenir de
bavarder. Parler en temps opportun, de façon sensée, utile,
cohérente, apaisante, avec exactitude.
- rejeter la cupidité, ne pas convoiter le bien d'autrui.
- avoir de bonnes intentions, souhaiter le bonheur
de tous les êtres : “Qu'ils prennent soin d'eux et ne soient pas
victimes d'hostilité, de malveillance ou de colère”.
- nourrir des croyances justes : reconnaître que les
bonnes et les mauvaises actions produisent des effets, admettre qu'il
existe d'autres mondes que peuvent voir des êtres accomplis et
pleinement réalisés, de leurs propres yeux, par expérience directe.
Il y a d'autres défauts à rejeter : toute forme de convoitise,
d'aversion, de colère, de ressentiment, d'ingratitude, de jalousie, de
dissimulation, d'hypocrisie, d'entêtement, d'esprit de compétition,
d'insouciance et de vanité. Il faut de plus se contenter de peu si
nécessaire, partager généreusement ce qu'on a, et l'on doit éviter de
se surestimer ou de se sous-estimer.
Ces défauts sont évidents lorsqu'ils sont grands, mais il faut aussi en
remarquer les formes les plus petites, les plus subtiles, pour les
éliminer.
Un comportement irréprochable de cette sorte est réputé ouvrir les
portes du ciel après la mort, il apporte dès maintenant une grande
sérénité, suscite la confiance chez les autres et constitue une base
indispensable pour aborder les étapes suivantes avec succès.
DEUXIÈME ÉTAPE
UNE
CONCENTRATION INTENSE
Quand on s'appuie sur un comportement irréprochable tel que décrit dans
l'étape précédente, on peut s'appliquer à intensifier la concentration.
Dans le langage courant, le mot concentration désigne un contrôle sur
les pensées ou une attention portée à ce que l'on fait. Mais ici, la
concentration intense se réfère à l'attention fixée sur un point
unique, immobile, maintenue jusqu'à ce que la chose considérée et la
conscience qu'on a de cette chose ne fassent plus qu'un. Ici intervient
une notion importante et subtile, difficile à nommer en français et se
situant au-delà de l'état d'esprit. On peut essayer de la cerner en
parlant de qualité de connaissance, acuité de conscience, finesse de
perception, capacité d’attention, qualité d’être, état d’être.
Tant qu'on n'a pas encore commencé à renforcer la concentration, les
perceptions sont superficielles et grossières, incapables de distinguer
correctement les diverses composantes des expériences vécues. Mais au
fur et à mesure que l'on progresse, les perceptions acquièrent finesse
et netteté, qualités indispensables pour parcourir les étapes suivantes
avec quelque chance de succès. Dans le même temps, on devient de plus
en plus lucide.
Si l'on s'exerce régulièrement à la concentration mais que, le reste du
temps, on pense, parle et agit d'une façon qui favorise la dispersion
de l'attention, on n'arrivera à rien. Voilà pourquoi un comportement
irréprochable est un préalable nécessaire à l'intensification de la
concentration.
Comment atteindre cet état d'intense concentration ? En prenant d'abord
une posture adéquate (stable, énergique et confortable) car le corps et
l'esprit interagissent constamment, et une bonne posture corporelle
favorise un bon état mental. Puis on stabilise l'attention sur le
support physique que l'on aura choisi. Celui-ci peut être une chose
visible – une couleur par exemple – ou un toucher tel que le contact de
l'air dans le nez au cours de la respiration.
Pendant que l'on s'exerce ainsi, plusieurs obstacles peuvent s'opposer
à la concentration.
Le premier d'entre eux se manifeste quand
l’attention est attirée vers un objet autre que celui choisi. Si cet
élan est faible, l’attention ne va pas jusqu’à l’objet inopportun et se
recentre aussitôt sur celui de la pratique. Mais si l’élan est fort,
l’attention bondit jusqu’à l’objet parasite, avant de partir vers un
autre, puis en direction d’un troisième, etc. Tant que ce type d’élan
se produit, la perception de l’objet n’est qu’intermittente et faible.
Quand le premier obstacle s’estompe, le
deuxième devient perceptible. Il peut se manifester de deux façons.
Lorsqu'on veut amener l'attention sur l’objet, une résistance empêche
d'aller jusqu’à l'endroit voulu. Ou bien, l’attention déjà posée
sur l’objet choisi s’en écarte comme si ce dernier la repoussait. Comme
le premier obstacle est déjà éliminé, l’attention ne porte plus sur
rien, il se produit une espèce de vide qui ne constitue en rien un but
à rechercher. Tant que perdure ce deuxième obstacle, la perception de
l’objet reste aléatoire.
Lorsque les deux premiers obstacles sont
écartés, l’attention demeure naturellement sur l’objet choisi, elle
reste ferme non seulement au cours de l'exercice formel mais aussi
pendant la vie quotidienne, et cette vigilance constitue un élément
essentiel du comportement dont il a été question dans la première
étape.
Les deux premiers obstacles étant écartés, il ne faut pas relâcher
l'effort. Car à présent le troisième obstacle apparaît nettement. Il se
présente comme une imprécision dans la connaissance de l’objet,
laquelle n’est pas aussi claire, aussi nette, aussi précise, aussi bien
localisée qu’elle le devrait, et l'on doit faire effort pour resserrer
l'attention sur l’objet. Tant que ce troisième obstacle n’est pas
écarté, la qualité de la connaissance reste insuffisante.
Puis le quatrième obstacle devient bien clair.
Il se présente comme une agitation non conceptuelle, quasi physique,
une sorte de vibration qui affaiblit la qualité de l’observation. Cet
obstacle, semblable à un frémissement souterrain, perturbe la
tranquillité d’esprit. Quand il cesse, la paix ressentie évoque
“l’heure calme” qui envahit la campagne au crépuscule. La qualité de la
conscience est alors excellente.
Si, au cours de la pratique, on prend
conscience d’un état nouveau ou si l'on remarque un détail jusque-là
inconnu, on peut se demander si cette nouveauté est bénéfique ou
pernicieuse, on ne sait pas s’il faut la favoriser ou l’écarter, cette
indécision constitue le cinquième obstacle. Tant que dure cette
incertitude, la clarté de conscience est troublée. Mais dès que le
doute est levé, la connaissance retrouve toute sa qualité.
Les obstacles sont énumérés ici dans l'ordre naturel de leur découverte
mais, quand ils ont été reconnus une première fois, ils peuvent se
présenter ensuite de façon aléatoire.
En écartant peu à peu les obstacles, on améliore en profondeur la
lucidité, la finesse de perception et la qualité de
connaissance-conscience.
Quand les cinq obstacles sont écartés durablement, une apparence
subtile se détache du support physique choisi, une sorte d'apparition.
Elle est le signe que la connaissance a la finesse et la précision
nécessaires pour aborder la troisième étape.
Mais on peut améliorer encore plus ces qualités en maintenant
l'attention sur ce signe subtil jusqu'à s'y absorber. Voilà ce que les
textes nomment jhâna, qui comporte plusieurs niveaux. Les étapes
suivantes sont alors plus faciles à parcourir, et l'on comprend
pourquoi le Majjhima Nikâya énumère si souvent ces niveaux d'absorption
contemplative.
TROISIÈME ÉTAPE
UNE VISION EXACTE
Il s'agit d'abord de voir les éléments de l'expérience immédiate tels
qu'ils sont, sans préjugé ni a priori, sans construction mentale et
même sans pensées conceptuelles. Seulement les observer dans leur
simplicité. On ne peut le faire pleinement qu'en s'appuyant sur une
concentration intense.
Quels éléments faut-il contempler ainsi ? En premier lieu les
composantes physiques que sont les cinq sens et leurs objets.
On observe la faculté de voir : où se trouve-t-elle ? quel est son
degré d'acuité ?
On contemple des apparences visibles, qui peuvent être une couleur, une
forme, une combinaison de formes et de couleurs, un détail, la partie
visible d'un objet, etc. On se contente de les contempler sans rien
échaffauder mentalement à partir de ce qu'on voit, on s'en tient à la
simple apparence visible.
On observe de la même façon la faculté d'entendre (sa localisation, son
acuité) et les sons, la faculté de sentir et les odeurs, la faculté de
goûter (dont la situation change un peu selon les saveurs) et les
saveurs, la faculté de ressentir les touchers — elle est disséminée en
de nombreux endroits du corps — et les touchers, lesquels présentent de
multiples aspects : contact des vêtements sur le corps, des parties du
corps entre elles, contacts avec des objets divers, toucher de l’air
dans le nez lors de la respiration, fourmillements, démangeaisons,
battements du cœur, sensation de faim ou de soif, sensation de fièvre,
et bien d'autres choses encore.
Il faut ensuite observer les éléments non physiques, qui sont plus
difficiles à bien discerner. Si l'on n'y parvient pas immédiatement
parce qu'ils sont trop subtils, il faut reprendre l'examen des éléments
physiques aussi longtemps que nécessaire pour acquérir une excellente
acuité de conscience avant de passer avec succès à l'observation des
facteurs non physiques.
Que faut-il contempler ? D'abord des éléments non physiques importants
tels que la connaissance-conscience. Par exemple, quand on observe un
toucher, il se peut que l'on voie la conscience qu'on a de ce toucher,
c'est-à-dire le fait d'être conscient du toucher ainsi que la qualité
de cette connaissance, laquelle peut comporter de l'attachement, de
l'aversion, de la confusion, une plus ou moins bonne concentration,
etc.
Ou il se peut que devienne bien nette la “rencontre” entre le toucher,
la faculté de sentir le toucher et la conscience du toucher. Ou encore
on verra clairement le type de ressenti associé au toucher : agréable,
désagréable ou neutre.
Et l'on prolongera cet exercice avec les autres éléments non physiques,
par exemple les facteurs qui peuvent accompagner la “rencontre” : les
intentions, la joie, le ravissement, l'énergie, la conviction, la
détermination, la souplesse d'esprit, la tranquillité, etc. Il faudra
observer chaque facteur attentivement afin de l'identifier parfaitement.
Ensuite on pourra regrouper sans erreur les éléments physiques d'un
côté et les non physiques (psychiques) de l'autre, et voir qu'en dehors
de ce physique et de ce psychique il n'y a pas d'être, de personne ou
d'individu. Quand on examine les éléments de l'expérience un par un, on
n'en trouve aucun que l'on puisse considérer comme un être ou qui
permette de dire “je” ou “je suis”.
Si, au contraire, on croit à l'existence d'un être, on doit admettre,
soit que cet être sera détruit un jour — et on croit à son
anéantissement —, soit qu'il ne sera jamais détruit, et l'on rejoint la
croyance à l'éternité.
Le physique seul n'a pas de conscience, il ne peut manger, boire ou
parler par lui-même, et le psychique seul ne peut pas le faire non
plus, mais quand ils s'aident l'un l'autre, on a l'impression qu'un
être mange, boit ou parle. De même, un aveugle ne peut voir où il va,
un paralytique est incapable de se déplacer, mais si le paralytique
monte sur les épaules de l'aveugle et le dirige, ils peuvent aller
ensemble où ils veulent.
“Vision exacte” signifie percevoir le physique et le psychique dans
leur réalité en surmontant la perception d'une personne.
Toutes ces données demandent à être observées directement, finement,
dans l'instant. Sinon, il ne s'agit que d'une compréhension
intellectuelle, non fondée sur l'expérience, et donc incertaine et
contestable.
QUATRIÈME ÉTAPE
LA PÉNÉTRATION DES CONDITIONS
Une fois le physique et le psychique clairement identifiés, il faut en
rechercher les origines. Ils ne sont pas dépourvus de causes car ils ne
sont pas les mêmes pour tous et diffèrent d'un moment à l'autre.
Au tout début de la vie, le physique est dû à des conditions
antérieures : la
confusion et l'aveuglement ont voilé la nature réelle des situations
vécues, les intentions accumulées ont été associées à des désirs, à des
attachements, et ont débouché sur des actions répétées, bénéfiques ou
pernicieuses, qui ont conditionné le physique de l'existence présente.
Par la suite, le physique est alimenté par la nourriture, laquelle
modifie son apparence en la faisant évoluer, et cause des sensations
liées à la faim, à la digestion, à la satiété, etc.
Les états de conscience sont à l'origine de mouvements, de changements
de posture et d'inflexions dans la voix, ainsi que d'aspects physiques
dus à la joie, à la tristesse, à la sérénité, à la peur, à l'amour, à
la haine, etc.
Le chaud et le froid aussi causent des manifestations physiques variées
: transpiration, fièvre, frissons, etc.
Telles sont les conditions qui régissent le physique.
Quant au psychique, il dépend en général des cinq sens physiques, de la
faculté cognitive et des six sortes d'objets correspondants : visibles,
audibles, odorants, sapides, tangibles et connaissables. Il faut qu'il
y ait la faculté de voir et des apparences visibles pour qu'apparaisse
une conscience visuelle ... ... Il faut qu'il y ait la faculté
cognitive et des connaissables pour qu'apparaisse une conscience
mentale. Et de nombreux facteurs non physiques accompagnent ces
consciences.
Ainsi comprend-on que, dans toutes les formes d'existence, il n'y a que
du physique et du psychique par enchaînement de causes et d'effets, et
qu'on ne trouve pas d'acteur dans les actions ni de bénéficiaire des
effets de l'action. Rien ne transmigre d'une existence à l'autre, mais
les éléments présents n'existeraient pas s'il n'y avait pas eu les
éléments passés. Et il devient clair que rien n'apparaît sans cause,
que rien n'est produit par une seul cause, mais que tout est dû à des
causes multiples. Si toutes les conditions sont réunies, l'effet se
produit. S'il en manque une seule, cet effet n'existe pas.
“Ai-je existé dans le passé ? Si oui, qu'ai-je été ? Par quelles étapes
suis-je passé ? — Existerai-je dans l'avenir ? Que serai-je ? Par
quelles étapes vais-je passer ? — Suis-je à présent ? Ne suis-je pas ?
Que suis-je ? D'où viens-je ? Où vais-je ?” Si l'on a bien examiné tout
ce qui précède, ce type de questionnement est maintenant résolu.
Et en voyant toutes choses sous l'angle de leur début et de leur fin,
de leur naissance et de leur mort, on pénètre de mieux en mieux les
conditions du physique et du psychique.
CINQUIÈME ÉTAPE
L'IDENTIFICATION DU CHEMIN
Il faut maintenant observer attentivement les caractéristiques communes
à tous les éléments, physiques et non physiques.
On considère en premier lieu les éléments physiques et on en examine le
caractère temporaire : ils sont tous délimités par leur début et leur
fin, ils apparaissent, ne durent qu'un temps et disparaissent, ils sont
fragiles, instables, éphémères, périssables.
Il est évident, à l'échelle de la vie, que le physique est temporaire,
car on voit bien que le corps change : le vieillard n'a pas le même que
l'adulte, dont le physique est différent de celui de l'enfant, lequel
n'a pas le corps d'un bébé.
De façon plus subtile, les éléments corporels changent d'un moment à
l'autre, par exemple lors des mouvements. On peut y observer, instant
après instant, des variations dans les touchers, les bruits produits,
les odeurs, ce que l'on voit, etc. Chaque élément physique dure très
peu, il apparaît et disparaît.
Les apparitions et disparitions incessantes forment un processus de
changement perpétuel qui, examiné en profondeur, apparaît comme
insatisfaisant, désagréable, voire insupportable. Et les éléments
eux-mêmes, limités comme ils le sont par leur début et leur fin, ne
sont pas permanents, défaut qui les fait paraître désagréables.
Ainsi observe-t-on le caractère insatisfaisant du physique.
De plus, ce qui apparaît, disparaît et change constamment ne peut être
pris pour une entité permanente, indépendante, pour une personne. Aucun
des éléments n'est une telle entité, et aucun n'appartient à une
personne car on ne trouve celle-ci nulle part. En outre, les éléments
ne sont pas maîtrisables, car quand les conditions sont réunies,
l'élément apparaît et rien ne peut l'empêcher. Mais si les conditions
ne sont pas rassemblées, il ne se produit pas et rien ne peut faire en
sorte qu'il se manifeste. Ainsi prend-on conscience du caractère
impersonnel de tous les éléments physiques.
Ces trois caractéristiques sont communes à tous les éléments physiques.
On trouve les trois mêmes dans les éléments non physiques, en
particulier dans ceux qui sont présents dans toutes les expériences :
la rencontre (entre la faculté de percevoir, l'objet perçu et la
conscience de l'objet), le type de ressenti (agréable, désagréable ou
neutre), la perception (de l'objet) et l'intention (de percevoir
l'objet).
On examine à tour de rôle leur caractère temporaire, insatisfaisant et
impersonnel, catégorie par catégorie.
Mais quand on en arrive aux états de conscience, il faut partir d'un
premier état qui observe l'un ou l'autre des caractères du physique, un
deuxième observe le premier et ses caractéristiques (temporaire,
insatisfaisant et impersonnel), puis un troisième le deuxième, et ainsi
de suite dans une séquence qui peut aller jusqu'au dixième en train de
connaître le neuvième.
Il faut encore voir ces mêmes caractéristiques en toutes choses,
inanimées comme animées.
En pensant que je contemple les éléments, on souscrit à la croyance en
je. Mais on la détruit en observant que ce sont des éléments qui en
contemplent d'autres.
Contempler le caractère temporaire élimine la perception de permanence.
Observer le caractère insatisfaisant détruit le sentiment que la vie
est agréable. Prêter attention au caractère impersonnel exclut la
croyance en l'existence d'une personne.
Ensuite, on se concentre, pour tous les éléments, seulement sur leur
apparition et leur disparition. Quand ils naissent, les éléments ne
viennent pas d'un stock préexistant. Quand ils disparaissent, ils ne
s'entassent pas dans quelque dépôt. Ils apparaissent sans avoir existé
auparavant, et disparaissent totalement après avoir existé. Quand les
conditions sont réunies, l'élément apparaît. Quand elles cessent, il
disparaît. En résumé, seul ce qui est voué à disparition apparaît, et
ce qui apparaît va vers sa disparition.
Lorsqu'on voit l'apparition, on comprend que ce sont des choses
toujours nouvelles qui apparaissent. Quand on contemple l'apparition
avec ses conditions, on réalise que l'enchaînement des causes et des
effets empêche la succession des instants de s'interrompre. Quand on
voit l'apparition et la disparition avec leurs conditions, on saisit
que les éléments n'ont aucun pouvoir en propre. Lorsqu'on observe la
disparition avec ses conditions, on réalise que l'effet cesse quand les
conditions cessent, et l'on comprend de quelle façon l'effet peut être
stoppé.
Pendant que l'on fournit des efforts pour pénétrer tous ces points, des
phénomènes merveilleux peuvent se manifester, si sublimes qu'on peut
les prendre pour l'accomplissement ultime. Mais il faut alors observer
qu'eux aussi sont temporaires, donc insatisfaisants, conditionnés,
sujets à destruction, et s'en détacher : « Ces phénomènes ne sont pas
le chemin ni le but ». Le juste chemin consiste en une contemplation de
l'apparition et de la disparition libérée des manifestations
extraordinaires.
SIXIÈME ÉTAPE
LE PARCOURS
Quand on s'est défait de toute manifestation merveilleuse et qu'on
observe attentivement l'apparition et la disparition des éléments
physiques et psychiques, les instants se succèdent à un rythme
accéléré. Il faut alors cesser de considérer le début, le maintien, le
processus ou les éléments, mais prêter attention uniquement à la
disparition.
Dans ce contexte, quand on est conscient d'un élément physique et que
celui-ci cesse, la connaissance qu'on en a cesse aussi. L'observation
répétée de cette double disparition met en évidence le caractère
temporaire, et donc insatisfaisant et impersonnel, de toutes choses.
A force de voir encore et toujours ces destructions, tous les éléments
de l'expérience en viennent à paraître terrifiants et dangereux, et on
en est dégoûté.
Or la disparition n'est possible que parce qu'il y a eu apparition, et
celle-ci semble donc à son tour être terrifiante et dangereuse. En
revanche, l'absence d'apparition est vue comme un refuge sûr et
paisible. On est alors désenchanté de tous les éléments temporaires, on
ne s'y attache plus, on ne désire que s'en détacher et s'en libérer.
On voit encore plus clairement que rien de physique ou de psychique
n'est je ou mien, permanent ou solide, éternel ou immuable. On devient
indifférent à tout, neutre, sans que subsiste aucune crainte ni aucun
désir. On se détourne du monde conditionné et, si la connaissance
atteint alors la paix de « l'inconditionné », elle s'y jette.
Sinon, il faut continuer à considérer les trois caractéristiques.
SEPTIÈME ÉTAPE
L'ACHÈVEMENT
Le saut dans « l'inconditionné » éradique définitivement toute forme
d'attachement, d'aversion ou d'illusion qui n'avait pas encore été
détruite.
Le saut dans l'inconditionné présente des aspects légèrement différents
selon la façon dont le chemin a été parcouru, mais l'inconditionné,
lui, est toujours une paix parfaite, incréée, éternelle, non composée,
qui ne naît pas, ne change pas, ne vieillit pas, ne meurt pas et ne
crée rien.
Le monde conditionné était temporaire, insatisfaisant et impersonnel,
tandis que l'inconditionné est permanent et satisfaisant, mais toujours
impersonnel. Il n'y a plus aucun élément conditionné, plus aucun germe
de changement, et il ne reste qu'abandon, lâcher-prise et délivrance.
L'arrêt de tout processus est définitif.
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